GARCILASO DE LA VEGA


GARCILASO DE LA VEGA
GARCILASO DE LA VEGA

Par un ensemble de circonstances historiques, sociales et aussi familiales, le Castillan de pure race qu’était Garcilaso de La Vega devait incarner de la façon la plus parfaite un idéal humain dont le modèle était italien. Parachevant la tentative italianisante d’un de ses aïeux, il allait, en outre, imposer à la poésie traditionnelle espagnole une profonde révolution dont l’innovation métrique n’est que le caractère le plus apparent. Curieux destin que le sien: fils d’une terre sèche, pauvre et ingrate, il devait transmettre la vision délicieuse d’une nature éternellement verte et fleurie; fils d’une terre rude, âpre et austère, il trouva les accents de lyrisme le plus mélodieux et le plus caressant; fils d’une terre mystique et guerrière, il exalta l’amour et la vie. Sa poésie profane, sentimentale, humaine, introduisait, dans une Espagne spirituelle et chrétienne, la sensibilité exacerbée de la plus païenne des Renaissances.

«Prenant tantôt la plume, tantôt l’épée...»

Lorsque Garcilaso de La Vega naît à Tolède, Colomb revient d’Amérique pour la quatrième fois et Cortés s’embarque pour le Mexique: en Espagne, c’est l’aube d’un grand siècle et le début d’un grand empire. Dans ce pays enfin unifié, les origines de Garcilaso le placent au plus haut de l’échelle sociale du temps. Dans la galerie des ancêtres, l’enfant poète peut contempler, rêveur, les portraits du marquis de Santillane et du célèbre historien Pérez Guzmán. Avec la noblesse de sang, Garcilaso n’héritait pas seulement d’un titre mais d’une destinée.

Des trois débouchés que l’Espagne offrait aux jeunes nobles d’alors, le sort l’achemina à la Casa real: c’est un adolescent de dix-sept ans lorsqu’il entre, en 1520, dans la garde royale, découvrant par ce biais la vie de cour. À partir de cette date, il vivra, dans le sillage de l’empereur, les heures les plus glorieuses de l’Espagne. Sa vie d’homme jeune allait coïncider en effet avec les vingt premières années du règne de Charles Quint, années d’expansion triomphante et d’ouverture optimiste sur l’Europe. De nombreuses campagnes ou expéditions militaires, un rôle d’ambassadeur, d’incessants va-et-vient d’Espagne en Italie et d’Italie en Espagne, c’est un véritable déracinement qui donne à sa vie un cadre aux larges dimensions européennes. Son lyrisme aussi fera craquer les frontières nationales. En 1532, Garcilaso aboutit à Naples après maintes péripéties, dont un exil dans une île du Danube: il ne lui reste plus que quatre années à vivre, les plus décisives et les plus fertiles, celles de la création poétique sous le signe napolitain.

C’est par le dualisme vécu du poète-soldat que Garcilaso est homme de la Renaissance et modèle prestigieux de l’idéal humain que Castiglione a lancé aux quatre coins de l’Europe. Vivant la double vocation qui, chez un Ronsard, ne restera qu’un rêve, Garcilaso semble abolir l’éternel conflit des lettres et des armes. Pourtant, de ces deux vocations, l’une est marquée du doute: chez ce soldat de l’empereur, la muse n’est pas guerrière comme elle le sera chez son cadet Hernando de Acuña. À aucun moment la poésie de Garcilaso n’est le reflet du grand rêve impérial. Les quelques accents épiques que lui inspire la maison d’Albe – expression de la circonstance et de la gratitude mêlées – compensent mal l’évocation d’un Mars «cruel», «féroce» et «sanglant», et, au-delà des clichés littéraires, la tragique conscience de l’inutilité du sang versé peut rendre songeur:
DIR
\
Qui de nous n’est déjà touché par cet excès
de guerres, d’exils et de dangers?
Qui n’est las de leur longue durée?
Élégie , I /DIR

Ce scepticisme subversif, est-ce une brèche subtile qu’aurait ouverte l’érasmisme qui imprégnait, au cœur de la Naples renaissante et païenne, le cortège de Charles Quint? Ce que l’on ne peut mettre en doute, c’est que, pour Garcilaso, il n’y a pas d’intersection entre les sphères de la vie et du rêve, ni de continuité entre les combats de la plume et ceux de l’épée. Lors de l’automne 1536, devant la tour du Muy, en Provence, il paye de son sang le tribut à la vaillance et à la fidélité, mais sa vraie vocation et son humanité s’expriment dans sa poésie.

Le double culte de l’amitié et de l’amour

En marge des contraintes quotidiennes, l’exercice poétique fut le refuge temporaire, mais vital, de sa sensibilité blessée par les spectacles et le bruit d’un monde excessivement guerrier ou mondain. Instant privilégié où il pouvait enfin n’être qu’un homme! Aussi ses poèmes nous livrent-ils toute la richesse d’une vie intérieure intense, et les mille nuances d’une âme sentimentale: la poésie de Garcilaso est avant tout humaine et cordiale. C’est un culte rendu à l’amour et à l’amitié. En cela, l’œuvre entière s’inscrit, de façon essentielle, dans le courant humaniste du siècle qui aspire à ce que rien de ce qui est humain ne lui soit étranger.

Son amitié pour le poète Boscán est passée à la postérité. Comme un démenti à la méfiance des «mépris de cour», Garcilaso découvre ensemble la cour et l’amitié. Ce sentiment sera, dans ses vers, moins un thème que l’expression simple d’un dialogue ininterrompu en dépit de la distance et du temps. L’authenticité et la spontanéité de cette amitié nous confirment d’ailleurs un humanisme intériorisé qui tente de recréer l’idéal antique d’une vie où ce sentiment avait une place de choix. Miracle de l’amitié entre poètes: les conseils de Boscán n’allaient pas être vains.

L’amour est cependant le centre de son lyrisme, un amour contrarié, triste et douloureux. Garcilaso fut sans doute un sentimental, mais, lui qui avait reçu entre toutes les grâces l’inestimable don de charmer les esprits et les cœurs, eût-il, sans Pétrarque, choisi d’être le chantre mélancolique de l’amour malheureux? Dans l’intimité poétique du poète et de sa dame, Isabel Freyre, la belle et noble suivante portugaise, s’interpose inéluctablement l’ombre de Laure. C’est qu’il a lu dans le Canzoniere son propre drame de l’amour impossible et le chemin poétique de sa guérison. L’imitatio se nourrissait aux sources mêmes de la vie. Ainsi la délicate complexité de sentiments vécus de façon nouvelle devait se couler parfaitement dans des moules mieux adaptés. L’hendécasyllabe des églogues, chansons et sonnets n’est pas une simple technique importée, comme chez Boscán, c’est une nouvelle sensibilité qui naît dans la lyrique espagnole.

Garcilaso a recours à la pureté du mythe pour transposer poétiquement l’histoire, somme toute banale, de sa frustration amoureuse. L’éloignement idéal de la pastorale et de la mythologie donne en outre à sa plainte un tour plus conforme aux lois de la pudeur virile et de la discrétion courtoise. In vita, in morte , la solitude du cœur est la même: Galatée, Camille disent l’indifférence de la dame; Daphné végétalisée, Eurydice mortellement blessée, l’irréparable d’une mort qui n’est plus, comme chez Pétrarque, séparation momentanée mais absence éternelle. Comment n’inspirerait-elle pas les accents les plus poignants, les images les plus poétiques chez un poète pour qui la douleur, dans une expression sobre et dépouillée, devient la source même de l’esthétique?

Une esthétique païenne

Sous bien des aspects, la quête de l’amour se confond avec celle de la beauté. Rien de plus cohérent, puisque c’est de la contemplation de la beauté que s’éveille l’amour. La dame – bergère ou nymphe – est aussi belle que le cadre de ses amours: l’or de sa chevelure et l’éclat de son teint ressortent à merveille sur le vert éternel des prés et des bois. Les canons aristocratiques de la beauté féminine trouvent leurs correspondances dans une nature arcadienne à l’image de celle de Virgile ou de Sannazzaro. La chanson de l’eau vive y est un des échos terrestres de la musique des sphères et de l’harmonie du monde. La musicalité est essentielle au vers de Garcilaso: elle exprime l’ineffable communion avec l’ordre platonicien.

Mais l’idéalisme néo-platonicien de son temps ne résume pas sa soif de beauté. Le monde des idées n’exclut pas celui de la matière: voilée par la perfection de l’art, mais non moins présente, une forme de sensualité se plaît à capter le monde sous son aspect le plus sensoriel. C’est pourquoi, par une des mille contradictions inhérentes à la Renaissance, son hendécasyllabe est si fluide et si mélodieux. La volupté d’une chevelure dénouée, le modelé d’une épaule, d’un bras, la douceur d’une gorge ou la tiédeur d’une main trahissent, en touches d’un érotisme très délicat, l’attrait irrésistible d’une beauté charnelle. De cette complaisance à saisir la beauté féminine dans ce qu’elle a de plus concret, la baignade des nymphes de la troisième églogue – leur jeu lascif dans les eaux claires du Tage – est tout à fait caractéristique. Quant au paysage où nous viennent ces apparitions fugitives de nus féminins, il est la synthèse de ce qui peut flatter nos sens: par sa magie poétique, Garcilaso crée la fraîcheur d’un sous-bois, le bruissement des feuilles dans le vent, les senteurs d’un pré en fleur, la rumeur d’un ruisseau...

Cette exaltation de la matière a un caractère fondamentalement païen: sa motivation et sa finalité sont d’ordre sentimental ou esthétique et non spirituel ou religieux. Elle n’est en rien le départ d’une exaltation divine. La beauté d’un objet ne ramène pas à son créateur. La nature n’est pas l’antichambre de l’au-delà, pas plus que l’amour n’est une ascèse qui permette de réaliser la perfection de l’être ni le chemin mystique qui mène à Dieu. Cet humanisme laïque, naturaliste et païen est un cas unique dans la lyrique espagnole. La dimension strictement terrestre de la poésie de Garcilaso dut être déplorée en son temps pour que des âmes bien intentionnées, emportées par le processus de spiritualisation de la deuxième Renaissance, aient senti la nécessité de transposer sur le mode divin, a lo divino , tout ce qu’une telle poésie contenait de trop naturel et de trop humain.

Garcilaso ou García Laso de la Vega
(1503 - 1536) soldat (mort au combat) et poète espagnol (sonnets, canciones dans le goût italien).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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